samedi 14 mai 2016

Je Lis Proust Jour 4

Les objets...

J'avance tranquillement dans ma Recherche du Temps Perdu.
Proust fait émerger en moi moult questionnements et souvenirs.

Je me demande.
Quand Proust me parle de Combray, des ballades avec ses parents, de sa grand-mère marchant sous la pluie, des bons petits plats mitonnés par Françoise... il me parle du Vivant.
Des arbres qui pliaient sous le vent.
Des gouttes d'eau qui tombaient sur la peau ridée de la mamie.
Des Hommes, de leurs gestes, leurs paroles, leurs expressions.
Du soleil qui se frayait un chemin dans les couleurs des vitraux de l'église.
Du Vivant... oui... parce qu'il n'y a que lui, finalement, qui reste en nous.
Non?

Je me demande.
De quoi seront faits nos souvenirs?
Ressentons-nous vraiment la même chaleur à acheter un objet qu'une publicité nous aura vendu, que Proust aura pu en prendre à déguster les petits plats de Françoise, entouré par les siens?

Dans notre course folle au bonheur, peut-être a t-on oublié que notre esprit pouvait le receler?
Qu'en vivant de bons et beaux moments, ou en en faisant vivre aux autres, nous forgions en nous une source inépuisable de sensations et d'émotions...
Ce fameux souvenir... cette Mémoire.

Proust me remet à l'esprit que cette mémoire n'est pas seulement un disque dur capable de chercher et de retrouver des informations.
Il me rappelle, de la façon la plus poétique qui soit, que ma mémoire est une source à laquelle je puis m'abreuver à souhait ; de laquelle je puis ressortir une quantité folle de trésor, si tant est que j'ai pris le temps, au Présent, de les y enfouir...
Dans sa quête du temps perdu, Proust me parle aussi de celui à venir... L'inconnu... Dont je veux croquer le cœur à pleines dents.

L'objet se cassera, et si il avait été acheté et utilisé en hâte, sans que le cœur y soit vraiment, je crois qu'il ne laissera rien derrière lui...
C'est un peu triste quand j'y pense...
De quoi seront faits nos souvenirs?

Nous les remplaçons peut-être par une accumulation de photographies vides de sensations...
De fichiers, de bande son, d'images en tout genre...

 Mais peut-être, aussi, que le besoin de mémoire sera plus fort et qu'il nous ramènera à la Vie, la vraie.
Celle faite des dégradés de vert qui envahissent la montagne le printemps venu ; du sourire de nos aïeux  ; du goût sucré des premières tomates, du rire singulier et bien réel de chacun de nos amis ; du craquement de la terre sous nos pieds pendant l'été ; des bruissements de la ville la nuit ; de nos moments ensemble ; de ta bouche contre la mienne ; de l'aube sur notre peau...

J'y crois encore.

vendredi 6 mai 2016

Je Lis Proust Jour 3

Trois points de suspension.


"Et aujourd'hui encore si, dans une grande ville de province ou un quartier de Paris que je connais mal, un passant qui m'a "mis dans mon chemin" me montre au loin, comme un point de repère, tel beffroi d'hôpital, tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d'une rue que je dois prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chère et disparue, le passant, s'il se retourne pour s'assurer que je ne m'égare pas, peut, à son étonnement, m'apercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste là, devant le clocher ; pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l'oubli qui s'assèchent et se rebâtissent ; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout à l'heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue... mais... c'est dans mon cœur... "

Ils m'ont laissée sans voix, m'ont coupé le souffle.
J'ai dû arrêter ma lecture quelques instants.
Trois petits points pour exprimer l’indicible.
Le cœur...



mercredi 4 mai 2016

Je Lis Proust jour 2

Double regard


Je le garde pour le soir...
Quand il me parle de ses années à Combray, garçon, et de ce moment là, couché dans son lit, où il attendait que sa mère monte les escaliers et vienne l'embrasser ; je revis alors toutes mes sensations de la journée lorsque je pense à son livre...

Je le garde pour le soir.
Je ne veux pas être dérangée.
Pouvoir le refermer quand bon me semble.
Être la plus libre possible dans ma lecture.

Alors tout au long de la journée, lorsque certaines choses semblent mornes, je pense à lui.
Je le vois, trônant sur ma table de chevet, le haut de son côté droit un brin corné, la jointure parfois râpée mais fier d'être encore présent malgré les années et conscient, sans en avoir l'air, du trésor qu'il recèle...
Je le vois et tout à coup mes battements cardiaques s'apaisent, mes muscles se délassent et mon corps semble moins dense : je sais que ce soir, j'aurais un moment...

Et plus l'instant approche, plus je laisse les choses trainer en longueur.
Chacun de mes gestes se fait plus lent...
Je profite jusqu'au dernier instant du délice de l'attente.

Et alors, saoule de ces minutes interminables, j'ouvre le livre.

Ce soir, une merveilleuse surprise m'attendait.
La madeleine.

"Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée de thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée de miettes de gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissait d'une essence précieuse : où plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel." ...

Et voilà que Proust poursuit sa quête, me détaillant chacun des processus que met en place son esprit pour retrouver le souvenir...
Je me dis alors que cet homme là ne vivait pas dans un même espace temps que le mien...
Je me demande comment il est parvenu à rendre avec autant de justesse et de détails, le savoir faire de son esprit...
Parce qu'il y a la maîtrise des mots oui, qui doivent rendre parfaitement le ressenti, mais avant cela il y a autre chose...
La vie et la sensation de vie.
Ce possible, qui semble inatteignable, de poser un regard sur sa propre vie intérieure, sur ses sensations et émotions et sur la façon dont son propre esprit mène les choses.
Ça me semble fou ! Impossible !

Et je me demande si ce que j'écris là a un sens...
Proust serait à la fois à l'intérieur de son corps, en train de vivre ces sensations si génialement humaines, mais également à l'extérieur, en observateur du processus...

J'ai besoin d'un temps pour digérer tout ça.





mardi 3 mai 2016

Je lis Proust Jour 1

La rencontre

Ça n'était pas prémédité...
Proust restait pour moi cet auteur inatteignable ; que les critiques prennent souvent en référence de l'excellence, créateur de cette fameuse "madeleine" dont tous nous employons le terme sans vraiment savoir, ou sentir ce qu'il recèle ;  auteur d'une unique "saga" dont on m'assenait souvent que les longueurs de phrases en avaient fait abandonner plus d'un ; que j'avais moi-même tenté de lire à deux reprises, m'arrêtant finalement aux trente-et-unièmes et soixante-treizième pages, dans l'envie d'autre chose...
Proust restait donc cet inatteignable... Celui que vous laissez aux autres, mais avec une certaine tristesse à la pensée de ne pas avoir pu, ou su, apprécier le génie...

Ça n'était pas prémédité...

Voici quelques temps que les livres s'enchaînent dans mon quotidien, sans vraiment le marquer... Ils passent, me divertissent, et s'en vont sans laisser de traces...
Je crois que, la semaine dernière, en refermant un de ces livres invisibles, cela m'a rendue triste...
Quelque chose manquait, sans que je sache vraiment quoi.

N'ayant plus de livre qui me fasse envie, j'ai allumé la TV et suis tombée sur La Grande Librairie.
Il y avait là, parmi d'autres invités, Guillaume Gallienne, que j'adore écouter tant son ton est, pour chaque situation, d'une justesse absolue...
Puis vient Catherine Meurisse. Auteur-dessinatrice chez Charlie Hebdo qui sort un album "La Légèreté" (que j'ai d'ailleurs acheté depuis^^) et qui raconte alors la place de l'Art dans sa vie, et dans sa reconstruction après les attentats de janvier 2015... Elle vient à parler de Proust...

Dans la façon qu'elle avait de raconter les livres de l'auteur, dans l'amour qu'elle mettait dans chaque mot qu'elle employait en parlant d'eux, dans son regard,  je voyais une relation d'une intimité folle, un partage absolu, une "vivance"...
Ça a crée quelque chose.
Appelons ça un déclic, bien que le terme soit bien trop technique pour quelque chose qui paraisse si profondément humain...
Un désir.

J'ai scanné (décidément, la technologie envahit mon vocabulaire !) mes étagères à la recherche du Temps Perdu.
Le voilà, il était là, en haut à gauche, l'exemplaire de mon père... Un peu jauni, un brin corné, mais tellement vivant...

Je suis montée dans ma chambre, me suis blottie sous la couette, et ai ouvert le livre.
J'ai su alors que c'était là, allongée sur mon matelas bien trop usé, sous une couette légèrement parfumée par les fleurs printanières du dehors, éclairée par une douce lampe dont les reflets semblent agrandir les murs de la pièce ; cette fois, dans cet instant, soir du 02 Mai 2015, que j'allais réellement découvrir Proust.

C'était notre moment...

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