vendredi 21 octobre 2016

Laëtita


" Dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011, Laëtitia Perrais a été enlevée à 50 mètres de chez elle, avant d'être poignardée et étranglée. Il a fallu des semaines pour retrouver son corps. Elle avait 18 ans. Ce fait divers s'est transformé en affaire d'Etat : Nicolas Sarkozy, alors président de la République, a reproché aux juges de ne pas avoir assuré le suivi du "présumé coupable", précipitant 8 000 magistrats dans la rue, en février 2011. Mais Laëtitia Perrais n'est pas un fait divers. Comment peut-on réduire la vie de quelqu'un à sa mort, au crime qui l'a emporté ?Pendant deux ans, Ivan Jablonka a rencontré les proches de la jeune fille, sa soeur jumelle, ses parents, ses amis, les responsables des services sociaux, ainsi que l'ensemble des acteurs de l'enquête, gendarmes, juges d'instruction, procureurs, avocats et journalistes, avant d'assister au procès du meurtrier, en octobre 2015. De cette manière, Ivan Jablonka a pu reconstituer l'histoire de Laëtitia. Il a étudié le fait divers comme un objet d'histoire, et la vie de Laëtitia comme un fait social."



Je l'avoue, j'ai douté...
D'abord attirée par certaines critiques élogieuses, j'ai ensuite pensé, à la lecture des premiers chapitres "encore un".
"Encore un" qui s'empare sans vergogne d'un sujet croustillant, pensant faire la publicité de sa plume en délectant le lecteur de détails morbides.

Mais j'ai continué ma lecture... Car quelque chose, dans les mots de Ivan Jablonka, me donnait envie de rester auprès de Laëtitia... Le soin qu'il mettait, peut-être, à vouloir parler de la jeune femme, sans jamais froisser sa mémoire.
Je l'ai ressenti tout au long du livre, ensuite...
D'immenses précautions, de la pudeur, de la tendresse... Tout pour ne pas être l'homme à qui profite le crime...
Simplement le témoin d'un monde et l'historien du présent...
Mais sans jamais refuser la sensibilité de l'homme, de l'artiste et du père...

J'ai continué ma lecture.

Et, tranquillement, les choses ont pris sens.

Le drame a pris place dans une société. La mienne. La vôtre.
Dans cette France parfois perdue entre solidarité historique, et course à la rentabilité.  Essoufflant ses fonctionnaires... Menant à bout ses institutions... Mais présente, comme elle le peut, pour ses esseulés, ses âmes perdues, ses enfants...

Les pages se sont tournées.

Laetita a pris corps à mesure qu'elle perdait le sien...
Une vie, un passé, et même, tour de force de l'auteur, un avenir qui ne sera pas.
Non pas juste un corps, donc... Mais les sensations qui s'y sont vécues, agréables ou violentes ; les émotions qui l'ont fait vibrer, peut-être, de colère ou de passion...
Les reflets de l'eau qui ont agité ses yeux, enfant puis adulte.
Les mots qui ont franchi ses lèvres, ou agité ses doigts sur le clavier de son téléphone.
Une vie...

Je ne pouvais plus arrêter ma lecture.
La presse a pris sens et comme un brin de profondeur.
Relier les âmes peut-être, en ces temps douloureux...
Manipulation?

La justice s'est montrée.
Politiquement acculée mais humainement illuminée.

Mais après tout ça, que reste t-il?

Il reste la voix.
Ou peut-être devrais-je dire les voix.
Car il s'agit bien là d'un livre à quatre mains... (six, peut-être?)
Car Jessica est là, souvent, derrière les mots de l'auteur.
Et à travers elle Laetitia...  Jumelle fantôme...

Il reste l'amour...
La tendresse.
Et l'espoir d'un futur plus doux.
Il reste le souvenir.

L'hommage est rendu... Pudique, sensible et empathique. Merci pour elles Ivan Jablonka.
Peut-être pas toute la vérité... Mais c'est peut-être mieux comme ça non?
Laetita a le droit à ses secrets.

L'historien peut bien laisser quelque chose à l'écrivain...
Un peu d'inconnu.
La place à l'imaginaire.

...
Je suis un peu troublée maintenant... Car sur une étagère de ma bibliothèque, Laëtitia est là...

samedi 14 mai 2016

Je Lis Proust Jour 4

Les objets...

J'avance tranquillement dans ma Recherche du Temps Perdu.
Proust fait émerger en moi moult questionnements et souvenirs.

Je me demande.
Quand Proust me parle de Combray, des ballades avec ses parents, de sa grand-mère marchant sous la pluie, des bons petits plats mitonnés par Françoise... il me parle du Vivant.
Des arbres qui pliaient sous le vent.
Des gouttes d'eau qui tombaient sur la peau ridée de la mamie.
Des Hommes, de leurs gestes, leurs paroles, leurs expressions.
Du soleil qui se frayait un chemin dans les couleurs des vitraux de l'église.
Du Vivant... oui... parce qu'il n'y a que lui, finalement, qui reste en nous.
Non?

Je me demande.
De quoi seront faits nos souvenirs?
Ressentons-nous vraiment la même chaleur à acheter un objet qu'une publicité nous aura vendu, que Proust aura pu en prendre à déguster les petits plats de Françoise, entouré par les siens?

Dans notre course folle au bonheur, peut-être a t-on oublié que notre esprit pouvait le receler?
Qu'en vivant de bons et beaux moments, ou en en faisant vivre aux autres, nous forgions en nous une source inépuisable de sensations et d'émotions...
Ce fameux souvenir... cette Mémoire.

Proust me remet à l'esprit que cette mémoire n'est pas seulement un disque dur capable de chercher et de retrouver des informations.
Il me rappelle, de la façon la plus poétique qui soit, que ma mémoire est une source à laquelle je puis m'abreuver à souhait ; de laquelle je puis ressortir une quantité folle de trésor, si tant est que j'ai pris le temps, au Présent, de les y enfouir...
Dans sa quête du temps perdu, Proust me parle aussi de celui à venir... L'inconnu... Dont je veux croquer le cœur à pleines dents.

L'objet se cassera, et si il avait été acheté et utilisé en hâte, sans que le cœur y soit vraiment, je crois qu'il ne laissera rien derrière lui...
C'est un peu triste quand j'y pense...
De quoi seront faits nos souvenirs?

Nous les remplaçons peut-être par une accumulation de photographies vides de sensations...
De fichiers, de bande son, d'images en tout genre...

 Mais peut-être, aussi, que le besoin de mémoire sera plus fort et qu'il nous ramènera à la Vie, la vraie.
Celle faite des dégradés de vert qui envahissent la montagne le printemps venu ; du sourire de nos aïeux  ; du goût sucré des premières tomates, du rire singulier et bien réel de chacun de nos amis ; du craquement de la terre sous nos pieds pendant l'été ; des bruissements de la ville la nuit ; de nos moments ensemble ; de ta bouche contre la mienne ; de l'aube sur notre peau...

J'y crois encore.

vendredi 6 mai 2016

Je Lis Proust Jour 3

Trois points de suspension.


"Et aujourd'hui encore si, dans une grande ville de province ou un quartier de Paris que je connais mal, un passant qui m'a "mis dans mon chemin" me montre au loin, comme un point de repère, tel beffroi d'hôpital, tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d'une rue que je dois prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chère et disparue, le passant, s'il se retourne pour s'assurer que je ne m'égare pas, peut, à son étonnement, m'apercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste là, devant le clocher ; pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l'oubli qui s'assèchent et se rebâtissent ; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout à l'heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue... mais... c'est dans mon cœur... "

Ils m'ont laissée sans voix, m'ont coupé le souffle.
J'ai dû arrêter ma lecture quelques instants.
Trois petits points pour exprimer l’indicible.
Le cœur...



mercredi 4 mai 2016

Je Lis Proust jour 2

Double regard


Je le garde pour le soir...
Quand il me parle de ses années à Combray, garçon, et de ce moment là, couché dans son lit, où il attendait que sa mère monte les escaliers et vienne l'embrasser ; je revis alors toutes mes sensations de la journée lorsque je pense à son livre...

Je le garde pour le soir.
Je ne veux pas être dérangée.
Pouvoir le refermer quand bon me semble.
Être la plus libre possible dans ma lecture.

Alors tout au long de la journée, lorsque certaines choses semblent mornes, je pense à lui.
Je le vois, trônant sur ma table de chevet, le haut de son côté droit un brin corné, la jointure parfois râpée mais fier d'être encore présent malgré les années et conscient, sans en avoir l'air, du trésor qu'il recèle...
Je le vois et tout à coup mes battements cardiaques s'apaisent, mes muscles se délassent et mon corps semble moins dense : je sais que ce soir, j'aurais un moment...

Et plus l'instant approche, plus je laisse les choses trainer en longueur.
Chacun de mes gestes se fait plus lent...
Je profite jusqu'au dernier instant du délice de l'attente.

Et alors, saoule de ces minutes interminables, j'ouvre le livre.

Ce soir, une merveilleuse surprise m'attendait.
La madeleine.

"Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée de thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée de miettes de gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissait d'une essence précieuse : où plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel." ...

Et voilà que Proust poursuit sa quête, me détaillant chacun des processus que met en place son esprit pour retrouver le souvenir...
Je me dis alors que cet homme là ne vivait pas dans un même espace temps que le mien...
Je me demande comment il est parvenu à rendre avec autant de justesse et de détails, le savoir faire de son esprit...
Parce qu'il y a la maîtrise des mots oui, qui doivent rendre parfaitement le ressenti, mais avant cela il y a autre chose...
La vie et la sensation de vie.
Ce possible, qui semble inatteignable, de poser un regard sur sa propre vie intérieure, sur ses sensations et émotions et sur la façon dont son propre esprit mène les choses.
Ça me semble fou ! Impossible !

Et je me demande si ce que j'écris là a un sens...
Proust serait à la fois à l'intérieur de son corps, en train de vivre ces sensations si génialement humaines, mais également à l'extérieur, en observateur du processus...

J'ai besoin d'un temps pour digérer tout ça.





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